L’art et le rire au service des enfants de l’Arakan

Deux ONG humanitaires françaises autour d’un projet commun

En 2014, en dépit des efforts du gouvernement actuel qui a fait de la lutte contre la pauvreté et la faim une des priorités, le Programme Alimentaire Mondial (PAM) des Nations Unies estime à plus de 3 millions le nombre de personnes en situation de « pauvreté alimentaire » en Birmanie. Le nord de l’état de l’Arakan est particulièrement touché et enregistre des taux de malnutrition aigüe alarmants.

Dans cet état où la situation alimentaire et humanitaire ne s’améliore pas depuis plusieurs années et où les violences intercommunautaires se poursuivent, l’ONG Action Contre la Faim (ACF) met en œuvre depuis 1994 des projets de prise en charge de la malnutrition soutenus notamment par la France et l’Union Européenne.

En 20 ans, l’ONG a ainsi acquis une longue expérience de la situation de crise prolongée qui prévaut dans la région. L’ensemble de ses activités de soins et de traitement de la malnutrition aigüe dans les cantons (townships) de Maungdaw, Buthidaung et Sittwe représente son plus important programme de prévention et de lutte contre la malnutrition à l’échelle mondiale. Les bénéficiaires des programmes sont des patients pris en charge dans des centres d’alimentation thérapeutique ou supplémentaire et dans des centres de stabilisation ou bien orientés vers d’autres structures de santé.

En complément de ces centres de nutrition, ACF accompagne ses activités de mesures de prévention, indispensables afin de garantir la pérennité et l’efficacité de la baisse de la malnutrition. ACF met donc en œuvre dans les cantons de Maungdaw et Buthidaung un programme intégré incluant la sécurité alimentaire, l’accès à l’eau, l’assainissement et l’hygiène, ainsi que les pratiques de soin. Tous les accompagnants sont sensibilisés aux bonnes pratiques de soin et d’hygiène ; ils reçoivent également une aide psychosociale lorsque nécessaire. Afin d’assurer une couverture plus large, des réunions et des ateliers sont organisés dans les communautés sur la prévention et la détection de la malnutrition.

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Action Contre la Faim - Birmanie

C’est dans cette logique intégrée du développement que l’ONG Clowns Sans Frontières (CSF) trouve toute sa place. En Décembre 2014 une équipe de Clowns Sans Frontières, association à la fois artistique et humanitaire, s’est rendue en Birmanie afin de mettre son expertise au service des enfants malnutris et des communautés déplacées du Nord de l’Arakan et développer en partenariat avec Action Contre la Faim un projet humanitaire original.

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Clown Sans Frontières
Birmanie 2010 Sébastien Bris

CSF intervient toujours en partenariat des ONG d’urgence et apporte son expertise artistique afin d’aider dans la réponse à apporter aux besoins liés au développement psychomoteur et à l’éducation des jeunes birmans. Les artistes de l’association mettent en place des projets de soutien psychosocial dans les zones affectées par les crises. Spectacles, ateliers, parades, formations, chaque projet est spécifique et s’adapte aux demandes des partenaires. Les artistes créent et jouent des spectacles qui ont pour but de créer une parenthèse, une bulle dans le quotidien de ces « spectateurs » au travers du rire, de la poésie et de l’imaginaire.

Les projets de CSF France en Birmanie ont été initiés en 2004 avec le soutien de l’Institut Français. L’objectif était de pouvoir organiser des spectacles en faveur des enfants et des communautés les plus fragiles et de coopérer avec des artistes birmans. Suite à cette première expérience, les équipes de CSF se sont rendues tous les ans en Birmanie, principalement dans les états Karens et Mons. Lors du cyclone Nargis, en 2008, les activités se sont développées et intensifiées. Des artistes suédois, belges et américains membres des autres associations CSF ont alors rejoint le projet. En 2014, deux équipes suédoises ont joué des spectacles dans le Kachin State.

Au cours de ces 10 dernières années en Birmanie, ce sont près de 400 représentations en collaboration avec des artistes birmans et internationaux qui ont été organisées pour près de 200 000 personnes, principalement des enfants. Douze artistes birmans ont participé aux activités de CSF.

CSF France s’est donc rendue pour la première fois dans le Nord de l’Arakan au mois de Décembre pour proposer des activités artistiques spécifiques au sein des centres de nutrition et les villages dans lesquels ACF est active. Ainsi des spectacles ont été joués dans les villages et des saynètes, des comptines et de la musique, des propositions plus intimistes ont été proposées aux mères et leurs enfants directement dans les centres de nutrition. Des initiations au jeu de scène ont également été mises en place pour les travailleurs sociaux d’ACF afin de reproduire les techniques d’échange et de dialogue avec les communautés tout au long de l’année.

La complémentarité des métiers et savoirs faire de ces deux ONG permettent d’améliorer la prise en charge psychologique des personnes vulnérable et de créer du lien intercommunautaire dans un Etat encore sujet aux violences.

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Clown Sans Frontières - Birmanie

Rencontre avec les équipes

Ce n’est pas votre première intervention en Birmanie, comment qualifieriez-vous celle-ci ?

Alice Fahrenkrug pour CSF – France :
« Effectivement, c’est la troisième fois que je viens en Birmanie. La première fois, notre équipe s’est rendue dans les états Môn et Karen et la région de Rangoun auprès des enfants accueillis dans écoles monastiques, des orphelinats ou encore des institutions spécialisées dépendant du ministère des Affaires Sociales birman. La seconde relevée de l’urgence, c’était quelques mois après le passage du cyclone Nargis, nous suivions les équipes de l’association Solidarités dans les villages du delta et jouions des spectacles en parallèle des distributions de nourriture.

Cette année, après avoir pris contact avec ACF et imaginer ensemble comment nous pourrions développer des activités artistiques qui viendrait en appui à leurs actions de prise en charge psychosocial, nous avons, avec 2 artistes birmans et 4 autres français, créée différentes formes qui s’adaptent aux différents lieux où nous avons joué, aux différents publics, aux différents besoins. Ce qui nous a frappés c’est l’accueil qui nous a été fait par les équipes d’ACF et tous les gens que nous avons rencontré. Ces deux semaines ont été pour nous intenses, riches en émotions et placées sous le signe de la rencontre. Nous sommes allés, comme souvent pour les équipes de CSF « au bout du chemin », la plupart des enfants et des parents devant qui nous avons joué n’avaient jamais vu de spectacle ou en tout cas ce type de spectacle. »

Comment avez-vous créé le spectacle ?

Alice Fahrenkrug (CSF)
« Nous avons construit le spectacle sur place, pour qu’il soit en lien avec la réalité. Je souhaitais un spectacle ancré dans le quotidien des gens, m’inspirer de leurs habitudes, utiliser les objets que l’on trouve sur place et décaler, le tout, avec humour et poésie.

L’histoire est simple, c’est celle d’une famille avec ses moments heureux, ses difficultés, qui finalement se retrouve et s’accepte malgré les différences de chacune et chacun. Nous avons joué le spectacle en 3 langues pour que tout le monde puisse comprendre la trame.

Dans les centres de nutrition, nous avons chanté, joué des airs de musique. Nous avons capté l’attention, apaisé l’ambiance. Ce furent des moments très émouvants. »

Avec les membres d’ACF, comment se sont passés les ateliers ?

Alice Fahrenkrug (CSF)
« Ce furent des moments joyeux et pour autant sérieux. Nous avons travaillé sur le corps et son langage, sur comment porter un discours, au travers d’exercice de théâtre. Ce fut intense avec beaucoup d’implication et d’intérêts de part et d’autre. Malgré le peu de temps que nous avions (1 journée à Maungdaw et 1 à Buthidaung), nous avons pu transmettre des outils pratiques et qui peuvent être mise en application tout de suite. »

Quel moment retiendrez-vous de cette aventure ?

Alice Fahrenkrug (CSF)
« Il y en a eu beaucoup, celui que je retiens particulièrement est un spectacle que nous avons joué dans un village où toutes les communautés religieuses étaient rassemblées et partageaient ensemble ce moment de joie. J’ai l’impression que le temps du spectacle, tout le monde était spectateur avant tout. Nous avons créé un moment de partage collectif et positif unique. »

Le mot de la fin ?

Alice Fahrenkrug (CSF)
« Merci à ACF pour leur confiance et d’avoir permis à cette collaboration de voir le jour. Ce fut une première approche, c’est peut être le début d’un projet à moyen terme ! »

publié le 07/01/2015

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